PAL Porn : quand le fantasme remplace la lecture
- 21grame80
- 5 déc. 2025
- 7 min de lecture
Booksta est devenu un showroom : on expose les livres, on les accumule, mais on ne lit plus.
Il se passe aujourd’hui quelque chose d’inédit : jamais nous n’avons autant affiché la lecture… et jamais nous ne l’avons aussi peu pratiquée. C’est un paradoxe délicieux d’absurdité : l’ère où l’on représente le mieux les livres est aussi celle où l’on habite le moins la littérature.
Nos bibliothèques se remplissent. Nos esprits, eux, s’évaporent.
Le problème n’est pas que nous lisons moins : c’est que nous avons appris à imiter la lecture, à jouer au lecteur, à performer le rôle sans en vivre la substance.
Et s’il y a un théâtre où cette comédie se donne chaque jour, c’est bien Booksta.
Bibliothèques pleines, lecture absente : anatomie d’un paradoxe moderne
On pourrait croire que Booksta regorge de lectrices. Photos d’étagères parfaites, colonnes de couleurs, PAL plus hautes que des immeubles ( c'est même devenu une trend virale...). Des livres par centaines.
Et pourtant, une impression étrange : une bibliothèque peut être pleine et l’esprit totalement vide.
Dans un espace où l’image vaut plus que l’expérience, il devient rationnel, presque inévitable, de privilégier l’achat à la lecture. L’objet est visible. La lecture ne l’est pas. Et comme l’algorithme ne mesure que ce qui se voit, il récompense les bibliothèques, pas les lecteurs.
Booksta n’est donc pas un lieu de lecture : c’est un lieu de mise en scène de la lecture.
On y fabrique des identités littéraires, comme on fabrique un décor pour un film. Avec la même sincérité accidentelle. Et la même superficialité.
Quelque chose a basculé. La lecture n’est plus un geste, c’est une image. Une pause, une caisse claire dans le vacarme : toujours plus beau, toujours plus plein, mais jamais plus profond.
La culture de collection : l’illusion du “je lis”
Il existe un mot japonais adorable et cruel : tsundoku. Accumuler les livres. Ne pas les lire.
C’était autrefois un travers individuel, presque tendre : un rêve de temps qu’on repoussait.
Mais l’algorithme a industrialisé ce travers. Aujourd’hui, on se shoote à l’achat. On ne cherche plus l’histoire. On cherche l’option "dopa". Le petit orgasme dopamine à la caisse. Le même qu’une notification finalement.
On empile, on expose, on photographie, et on passe à autre chose.
Des recherches récentes sur l’attention (University College London, 2023 ; MIT, 2024) montrent que :
Plus on cumule d’options culturelles visibles, moins on passe de temps sur chacune.
La multiplicité réduit l’appétit. Ce n’est pas une question morale, c’est une question cognitive, et c'est là que le bas blesse, car ce glissement est plus profond qu’il n’y paraît. La page n’est plus un territoire qu’on explore, mais un objet qu’on expose. La lecture n’est plus une traversée, mais un motif visuel assorti à une palette de couleurs.
À force de regarder la lecture depuis l’extérieur, on finit par oublier comment entrer dedans.
L’algorithme nous apprend à être spectatrices
Nous croyons lire. En réalité, nous regardons la lecture. L’esprit se déplace ailleurs :dans la miniature d'un feed, la lumière, le cadre.
Une publication performe parce qu’elle ressemble à un fantasme de lecture, pas parce qu’elle porte un sens, et si vous ne faites pas partie de la niche "romance et toutes ses filières" c'est encore plus vrai.
Et ce paradoxe est d’une tristesse somptueuse :
La communauté littéraire s’est lentement transformée en galerie d’images et de réels tous plus vides de sens à mesure qu'elle se développe.
Le déficit d’attention : lire devient un effort héroïque
La lecture n’est plus un loisir. C’est une résistance qui est devenue fatigante pour beaucoup.
Lire demande un courage immense. Il faut résister à l’appel du scroll, à l’excitation du nouvel achat, à la tentation de montrer plutôt que vivre.
Il faut un silence que plus personne ne supporte. Une lenteur qui semble presque obscène. Une disponibilité intérieure devenue marginale.
Rien de tout cela ne génère des likes. Rien de tout cela ne fait tendance surtout.
C’est peut-être pour cela que les lecteurs authentiques finissent par disparaître sous le flot des “lecteurs performatifs”.
Lire, aujourd’hui, ce n’est pas participer : c’est s’absenter du théâtre.
Et c’est précisément pour ça que ça ne performe pas. Quand ton contenu s’articule encore autour du sens profond de la littérature, tu deviens presque invisible dans le flux : aucune mise en scène, aucun décor, juste la rencontre. Or l’algorithme récompense le spectacle, pas l’expérience lecture.
Et attention : je ne parle pas de “haute littérature” contre “genres mineurs”. Pour moi, tous les genres sont littérature , même ceux qui ne me font pas frémir le moins du monde (romance and co. bonjour). La question n’a jamais été “ce que l’on lit”. La question, c’est comment on le lit.
Ce n’est pas l’objet-livre qui fait littérature : c’est l’approche, la porosité, l’impact. Une romance lue avec intensité, empathie, curiosité, devient littérature. Un classique feuilleté sans présence ne l’est pas.
Parce que la littérature n’a aucun sens si elle ne touche pas. Elle est ce lieu fragile où l’on s’approche d’un humain (réel ou fictif), sans vouloir en tirer parti . Elle est une empathie mise en forme. Un cœur en papier.
Écrire, après tout, est un acte d’oralité. Nous autres, autrices et auteurs, ne faisons que vous raconter une histoire. Nous parlons, et vous écoutez à travers vos yeux.
Et il n’y a qu’à travers l’acte de lecture en conscience, dans ce grand ensemble d’offrande et d’accueil, que la magie se fait. C’est là, et seulement là, que l’écrit, le livre, devient ce qu'on appelle : " la littérature". Et ça Booksta l'a totalement évincé et englouti sous le profit personnel (services presses multiples, profils rémunérés, vues, performances, et taux d'engagement...).
La fatigue attentionnelle : un enjeu sociétal réel
Ce n’est pas une lubie de vieux rat de bibliothèque qui vieillirait mal avec son temps...
Les neurosciences le confirment : notre manière de lire est en train de muter. Des travaux récents en cognition (Université de Toronto, 2023) montrent que :
notre temps d’attention soutenue a chuté de plus de 30 % en dix ans ;
notre concentration se délite, et nous interrompons une tâche toutes les 47 secondes ;
notre mémoire à long terme s’effiloche faute d’ancrage ;
nos lectures superficielles explosent.
Ce ne sont pas des détails techniques. Ce sont des altérations de nos circuits cérébraux.
Parce que la lecture longue n’est pas un simple loisir : c’est un travail neuronal sophistiqué.
Une lecture en conscience active un ensemble complexe de zones cérébrales , langage, mémoire, visualisation, empathie, abstraction, comme une symphonie cognitive.
Le plus inquiétant, ce n’est pas la superficialité culturelle. C’est la transformation cognitive qui l’accompagne. À force de zapping, notre cerveau reconfigure ses réseaux neuronaux. Il perd l’endurance nécessaire à la lecture longue. Il perd la mémoire lente, la nuance, la concentration. Il se fabrique une pensée qui court, mais ne creuse plus.
Nous ne manquons pas de livres, ni de temps. Nous manquons de capacités mentales pour les accueillir.
Booksta : un miroir, pas un coupable
Booksta n’est pas le problème. Il est le baromètre. Le miroir de notre société.
Il mesure parfaitement notre époque puisqu'il s'adapte UNIQUEMENT aux modes de consommation majoritaires. Et comme tout miroir, il renvoie notre propre image amplifiée : notre dispersion, notre impatience, notre dépendance au regard de l’autre.
Le livre y est devenu un accessoire culturel, un trophée de papier, un objet marketing .
On fait vivre les couvertures, mais rarement ce qu’elles protègent. On collectionne les objets, mais on déserte les voix.
Pourtant… il existe encore des lieux où on lit vraiment
Des comptes qui ne cèdent pas à la mise en scène du vide. Qui refusent la chorégraphie creuse des PAL et des hauls. Et même si ce qu'ils pronent c'est de continuer de faire les choses comme ils les aiment, l'important ne résident as vraiment dans ce sujet.
Ces voix qui continuent d’écrire trop long pour l’algorithme, trop dense pour la dopamine, trop humain pour la fast-culture, permettent de maintenir encore et toujours des îlots d’attention. Des oasis de pensée. Des espaces où les lecteurs sont encore capables :
de lire un texte entier sans fatigue,
de s'attarder,
de réfléchir,
de débattre,
de ressentir.
Ces lieux ne sont pas nombreux. Mais ils tiennent la charpente littéraire (et la rébellion cérébrale) du monde moderne !
Pourquoi Le Cri des Muses continue sa résistance
Parce qu’à force de transformer la lecture en vitrine, nous finissons par oublier qu’elle est une porterie intérieure. Parce que la littérature n’a jamais demandé d’être instagrammable. Elle demande d’être habitée par des humains éclairés et capables de ressentir et penser.
Le Cri des Muses ne fait pas la guerre au scroll : il fait la guerre au vide. À la superficialité. À l’illusion de lecture qui envahit tout. Je veux rester un de ces rares lieux où la lecture se vit encore. Où l’on peut absorber un texte entier sans que son auteur s’excuse d’être long parce qu'il a voulu aller au bout d'un sujet. Où l’on peut penser. Où l’on peut sentir et créer. Où l’on peut être lecteur, réellement, pas figurant.
C’est ça, la résistance : refuser la facilité. Refuser le décor. Refuser le faux.
Et défendre, encore et encore, la seule chose qui compte : une lecture qui transforme.
Ce média continuera de publier des textes qui demandent de respirer, de réfléchir, de décélérer, parce que dame Ginette à beaucoup de choses à dire, à poser et surtout à offrir.
Des textes qui ne se consomment pas : qui se rencontrent.
Des articles qui ne décorent pas : qui dérangent, qui éclairent, qui construisent.
Des formations qui font vraiment travailler ta tête et te rendent acteur de ta propre résistance.
Parce que chaque article sérieux, chaque réflexion profonde, chaque lecture vécue au lieu d’être exhibée, est un acte de résistance dans un monde saturé de bruit.
Tu viens de commettre l’un des derniers actes de rébellion possibles : lire un article long, dense, exigeant.
Écris « rebelle » en commentaire. Non pas pour me faire plaisir, mais pour prouver qu’il reste encore sur Booksta des personnes qui lisent autre chose qu’un titre et une couverture de feed sans même être capable de s'engager avec ou avec de simples émoji juste pour faire marcher leur propre intérêt.
Ceux qui tiennent le monde littéraire debout.
Les autres collectionnent. Toi, tu lis.




Commentaires