Lire quand on est épuisée : la page comme refuge non spectaculaire
- 21grame80
- 6 janv.
- 4 min de lecture
Début janvier a ceci de particulier qu’il expose un décalage. D’un côté, le discours public du renouveau, des bonnes résolutions, de l’élan retrouvé. De l’autre, une réalité beaucoup plus nuancée : une fatigue persistante, diffuse, rarement spectaculaire, mais bien réelle. Une fatigue qui n’appelle pas forcément un diagnostic ni un arrêt, mais qui altère la concentration, la disponibilité et l’envie au quotidien.
Dans cet entre-deux, la question n’est pas toujours de savoir comment aller mieux. Elle est souvent plus simple, plus modeste : comment continuer sans s’épuiser davantage. C’est dans cet espace que la lecture change de fonction.
Une fatigue ordinaire, largement partagée
Les dernières années ont contribué à rendre plus visibles les enjeux de santé mentale. Les politiques publiques françaises ont confirmé en 2025 et début 2026 la volonté de renforcer la prévention et l’accompagnement dans ce domaine. Cette reconnaissance est nécessaire.
Elle ne doit toutefois pas masquer une réalité plus banale : beaucoup de personnes ne vont ni très mal ni très bien. Elles vont « comme elles peuvent ».
Cette fatigue ordinaire n’est pas toujours nommée, encore moins légitimée. Elle s’installe pourtant durablement : surcharge cognitive, tensions émotionnelles, difficulté à se poser. Dans ce contexte, certaines pratiques du quotidien cessent d’être évidentes et lire en fait clairement parti.
Quand lire devient difficile
Nombreuses sont celles qui disent aimer les livres mais ne plus réussir à lire. La difficulté n’est pas tant liée au désintérêt qu’à l’état intérieur. Lire suppose une forme de disponibilité mentale : être capable de suivre un fil, de rester avec un texte, d’y consacrer un temps continu plus ou moins long.
Or, outre nos difficultés d'attention actuelles, l’épuisement la fragmente lui aussi. Il rend toute activité prolongée plus coûteuse. La lecture, qui fut longtemps un refuge, devient alors un effort supplémentaire. Cette rupture est souvent vécue comme un échec personnel, alors qu’elle traduit simplement un manque de ressources disponibles à un moment donné.
Lire autrement, sans objectif
Lire quand on est épuisée ne signifie pas « reprendre l’habitude de lire » (je suis sûre que tu ne t'y attendais pas à celle là ma Ginette). Cela implique plutôt de modifier en profondeur la manière d’aborder le texte. Lire moins longtemps, accepter de ne pas terminer un livre, relire un même passage plusieurs soirs de suite, passer d’un ouvrage à un autre sans logique apparente : autant de pratiques qui rompent avec l’idée de performance culturelle imposés par les nombreux lecteurs de bookstagram (livres de plus de 300 pages obligatoire, un livre par jour, lecture très rapide valorisée, accumulation de piles à lire démesurées) transformant l'objet livre en performance à collectionner. (J'ai déjà écrit un article complet à ce sujet et à retrouver ici si tu le souhaite).
Cette lecture fragmentaire n’est pourtant pas une lecture au rabais.
Elle répond à un besoin précis : maintenir un lien avec les mots sans ajouter de pression.
Certains livres s’y prêtent mieux que d’autres, non parce qu’ils seraient plus simples, mais parce qu’ils acceptent d’être lus sans exigence particulière.
Une pratique fragilisée par le contexte culturel
Les données récentes confirment une baisse globale du temps consacré à la lecture en France, au profit des écrans. Le baromètre 2025 du Centre national du livre, réalisé avec Ipsos, souligne cette évolution et met en évidence une attention de plus en plus morcelée. Cette tendance ne peut être dissociée de la fatigue cognitive généralisée observée dans de nombreuses études.
Lire demande aujourd’hui un effort qui n’était pas perçu comme tel auparavant. Dans un environnement saturé de sollicitations, la lecture devient une pratique fragile, qui nécessite des conditions favorables : calme, temps disponible, disponibilité intérieure. Lorsque ces conditions ne sont pas réunies.
Ce n’est pas le désir de lire qui disparaît, mais la capacité à soutenir l’effort.
Le livre comme présence
Dans les périodes de fatigue, le livre n’agit pas comme un outil de transformation. Il n’apporte pas de solution immédiate. Sa valeur tient ailleurs : dans sa capacité à offrir une présence stable, silencieuse, sans attente de résultat.
Contrairement aux discours motivants ou aux injonctions à aller mieux, le livre n’exige rien. Il peut être ouvert, refermé, repris plus tard. Il tolère l’inachevé. Pour beaucoup, cette absence de demande constitue déjà une forme de soulagement.
Lire ensemble, autrement
Si la lecture solitaire peut soutenir, elle trouve parfois ses limites. Mettre des mots sur ce que l’on ressent en lisant, entendre d’autres expériences, découvrir qu’un même texte résonne différemment selon les parcours : autant d’éléments qui enrichissent la relation au livre.
La lecture partagée, lorsqu’elle n’est ni compétitive ni prescriptive, permet de transformer l’expérience individuelle en espace commun.
C’est cette conviction qui fonde le Bookclub des Muses : non pas une célébration de la performance littéraire, mais un lieu où les livres servent de point d’appui collectif.
Ce beau projet à naître verra le jour près d'Amiens courant Mars 2026. Pour ne rien rater de l'actualité tu peux t'abonner à la newsletter (pas de spams, juste dame Ginette qui t'envoie des mots doux).
Pour finir je dirai que...
Lire quand on est épuisée n’est ni un objectif ni une obligation. C’est une possibilité parmi d’autres, à ajuster selon l’état du moment. La lecture ne guérit pas la fatigue mentale, mais elle peut la rendre plus habitable.
Dans un monde qui valorise l’élan et la reprise, accepter de lire lentement, imparfaitement, est déjà un geste de soin de soi à part entière. Parfois suffisant pour respirer. Parfois simplement nécessaire pour continuer.





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